Le Sénégal ne doit pas banaliser la xénophobie

Une xénophobie sourde, parfois assumée, s'installe dans le débat public sénégalais. Des discours visant les Guinéens, les Libanais, les ressortissants des pays voisins et, plus largement, les étrangers vivant au Sénégal se multiplient sur les réseaux sociaux, dans certains médias et jusque dans le débat politique. Le phénomène est trop grave pour n'être qu'une succession de « dérapages ».

Ce qui m'inquiète, c'est leur banalisation. Certains y voient un nouveau nationalisme, voire un patriotisme retrouvé. Il n'en est rien. Le patriotisme consiste à aimer son pays, à défendre sa souveraineté et à améliorer le sort de ses citoyens, non à désigner des communautés comme responsables de nos difficultés. La déception politique est légitime ; elle ne doit pas conduire à chercher des boucs émissaires parmi ceux qui vivent avec nous. Les médias ont aussi leur part de responsabilité : des propos qui appelaient une contradiction sont relayés comme de simples éléments du débat, et, à force d'être diffusés sans être interrogés, ils se banalisent.

Je parle d'expérience. J'ai vécu plus de trente ans hors du Sénégal et j'ai connu, comme beaucoup d'immigrés, des situations où le simple fait d'être étranger suffisait à vous exposer à la discrimination. Mon père a quitté sa Gambie natale à quatorze ans pour s'installer au Sénégal et y fonder sa famille : il y a trouvé un espace pour vivre, travailler et construire son avenir. Mes enfants, nés hors du Sénégal, sont fiers de leur nationalité sénégalaise. Leur histoire rappelle que l'identité sénégalaise ne se réduit ni à un lieu de naissance ni à une origine familiale : elle se construit aussi dans l'attachement, la culture et la volonté de participer à l'avenir du pays.

Le Sénégal est lui-même un pays d'émigration. Des millions de nos compatriotes vivent à l'étranger, et nous exigeons pour eux respect et protection contre les discriminations. Nous ne pouvons accepter que les étrangers vivant chez nous soient traités selon d'autres principes.

Regardons aussi ce qui se passe en Afrique du Sud : les violences xénophobes y montrent où peuvent mener la stigmatisation et la désignation de l'étranger comme responsable des difficultés économiques et sociales. Une société ne bascule pas du jour au lendemain dans la violence. Les mots précèdent souvent les actes.

Cela ne signifie pas que le Sénégal doive renoncer à contrôler ses frontières, à faire respecter ses lois ou à encadrer le séjour des étrangers. Ces questions sont légitimes dans un État souverain. Mais appliquer la loi n'est pas stigmatiser une population en raison de son origine. La Teranga fait partie de notre histoire et de notre manière de vivre avec les autres : savoir qui entre sur notre territoire ne nous oblige pas à abandonner notre humanité.

Le Sénégal a assez de problèmes à résoudre pour ne pas en inventer. Chômage, coût de la vie, inégalités, défaillances des politiques publiques : rien de cela ne sera réglé en désignant un bouc émissaire. Le véritable enjeu est de regarder nos propres responsabilités.

Je refuse donc de rester silencieux, parce que je sais, pour l'avoir vécu, ce que produit la discrimination lorsqu'elle devient ordinaire. Le Sénégal est un pays d'hospitalité. Il doit le rester. Nous pouvons être profondément patriotes sans être xénophobes, et souverains sans devenir un pays du rejet de l'autre.

Ibrahima Thiam, Président du parti ACT

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